Caroline et le désir de faire collectif
La première fois que j'ai rencontré Caroline, elle prenait la parole pour parler de son quotidien à la ferme lors d'un événement en faveur de l'agriculture urbaine. Elle disait se sentir comme une paysanne urbaine, au sens originel du terme : travailler sur le pays, le territoire, en collaborant avec un écosystème proche. Elle décrivait également l'effervescence des interactions qui se créaient entre des bénévoles bien qu'ils n'aient, de prime abord, rien en commun, et qu'ils ne se seraient certainement jamais croisés dans un autre contexte. Son témoignage était si poignant et vivant, que je lui avais littéralement couru après à la fin de l'événement, pour m'inviter dans sa ferme et découvrir ce qu'il s'y passait.

Après avoir traversé les couloirs d'une école primaire, je passe une porte vitrée et me retrouve sur une terrasse tout en longueur, de 600m². Un bénévole et deux services civiques sont autour de Caroline.
La première terrasse, qui surplombe légèrement les autres, est pensée comme un jardin-forêt. On y trouve des abricotiers aux fruits encore bien verts, des pêchers, plusieurs variétés de pommes, des fruits rouges et même un poivrier du Sichuan. C'est le premier espace qu'elle a conçu lorsqu'elle est arrivée sur le site, il y a 6 ans de ça.
Dans le reste de l'espace, Caroline fait pousser des herbes aromatiques, des fleurs, comme le lis d'un jour, aux pétales oranges et à la texture croquante, ainsi que des légumes. Si elle accueille beaucoup de bénévoles sur la ferme, elle reste la seule responsable du site, et doit donc jongler avec toutes les activités. C'est ce qui fait toute la particularité de ce lieu, autant tourné vers l'aspect social que la production. Si Caroline vend des aromates et légumes à des restaurants voisins, une part importante de son activité est aussi l'accueil et l'acculturation de groupes, comme par exemple, les classes de l'école primaire qui viennent, tous les jeudis, en apprendre un peu plus sur le rapport à la terre.
L'évocation des bénévoles lui fait penser à Tougueye, un ingénieur agronome en attente de régularisation qui passait régulièrement à la ferme pour l'aider, ou bien encore à Dione, un étudiant du Costa-Rica qui, lors de son parcours aux Beaux-Arts de Paris, a réalisé un projet d'herbier avec les fleurs de la ferme. Caroline parle avec autant de passion des personnes qui passent sur sa ferme que des végétaux qui y grandissent, comme si l'aspect social l'animait plus que la croissance des végétaux Au fil des conversations, je comprends que ce n'est pas qu'une apparence, ce qui l'anime, c'est le collectif. Ancienne indépendante, Caroline travaillait seule la plupart du temps. Un peu par hasard, elle intègre un jardin partagé de quartier. Elle y prend goût, et en devient même présidente pour une dizaine d'années. Elle s'investit de plus en plus dans diverses associations liées à l'agriculture urbaine, jusqu'au point de ne plus vouloir fonctionner autrement : "c'est devenu primordial pour moi.". |
Sur cette terrasse suspendue au-dessus de la ville, ce ne sont pas seulement des arbres fruitiers, des fleurs ou des herbes aromatiques qui prennent racine. Des histoires s'y croisent, des trajectoires se rencontrent, des liens se tissent. À l'heure où nos vies urbaines nous éloignent parfois les uns des autres, des lieux comme celui-ci nous rappellent qu'en cultivant la terre, on cultive aussi, discrètement mais sûrement, notre capacité à faire société.



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